Les
critiques dont Google fait l’objet en matière d’atteinte
à la vie privée sont récurrentes. Elles émanent
aussi bien des organisations de défense des libertés,
des autorités de protection des données ou de
concurrents qui se découvrent pour l’occasion une âme
de défenseur des données personnelles.
Dans
un premier temps, pour disposer d’un tableau d’ensemble,
il paraît intéressant de lister une partie des affaires
de privacy dans lesquelles Google a été
impliquée en prenant comme point de départ l’annonce
du projet d’acquisition de la société Doubleclick
en avril 2007.
· Avril
2007 : Google annonce son projet d'acquisition de Doubleclick,
prestataire de solutions de tracking en ligne
·
Juin
2007 : Privacy International publie un classement des
plus grandes organisations du web en fonction de leurs pratiques en
matière de protection des données à caractère
personnel. Google est le seul à écoper de la pire des
appréciations (hostile to privacy)
· Septembre
2007 : parution de la nouvelle de science-fiction « Scroogled »
de Cory Doctorow
· Novembre
2007 : la société 23andMe, financée par
Google, lance son service de test génétique en ligne
pour les particuliers
· Mars
2008 : les Big Brothers Awards France décernent un
« prix Orwell » à Google pour
l'ensemble de son œuvre
· Avril
2008 : Google réagit négativement au rapport du
Groupe de l'article 29 sur les moteurs de recherche
· Mai
2008 : lancement de la version bêta de Google Health qui
n'est pas soumis à la loi HIPAA (The Health Insurance
Portability and Accountability Act)
· Juin
2008 : des associations de consommateurs et de défense
de la vie privée somment Google d'établir un lien vers
sa privacy policy depuis sa page d’accueil pour être
en conformité avec la loi californienne
· Juillet
2008 : la Cnil pointe les insuffisances du service Street View
lancé à l'occasion du Tour de France
· Juillet
2008 : une décision de justice ordonne à Google
de remettre à Viacom les adresses IP et les données
collectées sur les utilisateurs de YouTube
· Août
2008 : aux Etats-Unis, dans le cadre d'un procès intenté
par des particuliers à propos du service Street View, Google
écrit dans un document adressé au tribunal : « Today's
satellite-image technology means that even in today's desert,
complete privacy does not exist. »
· Août
2008 : Le NPLC (National Legal and Policy Center)
diffuse en ligne des informations personnelles anonymisées
relatives à un haut dirigeant de Google (habitation, plaque
d'immatriculation, trajet domicile-travail) en utilisant les
services Street View et GoogleEarth
· Septembre
2008 : lancement du navigateur Chrome. Google est critiqué
sur le volet protection de la vie privée notamment en raison
de la première version des CGU (Conditions Générales
d’Utilisation). Par ailleurs, si les paramètres par
défaut du navigateur ne sont pas changés, Google
pourra garder trace de ce qui est tapé dans l'Omnibox, même
si la requête n'est pas validée par l'utilisateur.
· Septembre
2008. Sergey Brin, co-fondateur de Google, explique dans son blog
qu'il risque d'avoir la maladie de Parkinson et vante à cette
occasion l'entreprise de tests génétiques cofondée
par son épouse, 23andMe.
· Septembre
2008. La Cnil relève « quelques progrès »
dans l'attitude de Google mais considère que sur le fond, la
société « refuse pour le moment de se
soumettre à la législation européenne sur la
protection des données »
Des
critiques parfois infondées, exagérées ou mal
ciblées
Le
flot des critiques qui se déverse sur Google oblige à
faire un tri pour écarter ou atténuer certaines des
accusations.
Ainsi,
le prix Orwell des Big Brother Awards France a été
décerné à Google en mars 2008 en partie à
cause de l’assistance fournie par l’entreprise aux
autorités chinoises pour censurer l’information en
ligne. On peut légitimement s’en émouvoir mais ce
sujet touche bien plus à la liberté d’expression
qu’à la protection de la vie privée.
Ensuite,
par abus de langage, il est dévenu fréquent, dans le
débat public, de désigner comme un « risque
Google » le risque que représentent tous les
moteurs de recherche pour la vie privée. Par exemple dans le
compte-rendu de l’audition d’Alex Türk, Président
de la Cnil, à la commission des Lois du Sénat du 3
octobre 2007, il est fait état des risques que réprésentent
« les profils
Google ». Selon
ce même compte-rendu, Alex Türk s’est dit « inquiet
de ce que le célèbre moteur de recherche soit capable
d’agréger des données éparses pour établir
un profil détaillé de millions de personnes
». C’est la technologie même des moteurs de
recherche qui autorise un accès facilité à des
données – dont certaines à caractère
personnel – enfouies dans le continent numérique du Web.
Si Google venait à disparaître, le problème des
profils détaillés resterait entier car l’utilisation
d’autres moteurs permet d’obtenir sensiblement les mêmes
informations sur les personnes. La formulation retenue est cependant
révélatrice de l’hégémonie de
Google dont la marque est devenue pratiquement un synonyme de moteur
de recherche.
Enfin,
toutes les entreprises qui évoluent vers de services autour de
la génétique pour le grand public sont inquiétantes
qu’elles soient ou non dirigées par l’épouse
d’un dirigeant de Google. Là encore, que la société
23andMe vienne à disparaître et les risques d’exclusion
liés à un usage non contrôlé d’une
médecine prédictive fondée sur des tests
génétiques à grande échelle demeurera. On
retrouve ici la pratique habituelle chez les organisations militantes
qui consiste à dénoncer une situation d’ensemble
en ciblant prioritairement la marque bénéficiant de la
plus forte notoriété. Google devient en quelque sorte
pour la génétique grand public ce que les grands
équipementiers sportifs étaient dans le domaine de la
sous-traitance dans le sud-est asiatique.
Des
efforts du côté de Google
De
son côté Google a entrepris de réels efforts dans
le domaine de la protection des données à caractère
personnel. On pourra y voir soit une preuve de l’efficacité
des attaques médiatiques dont Google est l’objet soit le
signe du caractère excessif ou infondé de ces
polémiques.
«
Google reste l’un des premiers à mettre en œuvre
une politique de protection des données »
indique Gwendal Legrand, responsable du service de l’expertise
technologique de la Cnil, dans le Figaro du 7 juillet 2007. Le
contenu de cette citation et l’identité de son auteur
permettent de constater que Google n’est pas un monstre
Orwellien dont le projet secret serait de surveiller tous les
habitants de la planète, ni une entité irresponsable
totalement inconsciente de la dimension privacy associée
à ses activités.
Depuis
le 15 octobre 2005, Google a ainsi adhéré au Safe
Harbor, démarche volontaire permettant à une
société américaine de procurer aux consommateurs
européens des droits équivalents à ceux dont ils
disposent dans leur propre pays pour les données hébergées
aux Etats-Unis.
Le
service Street-View, objet de très nombreuses polémiques,
a été complété par un dispositif
technique de floutage des visages et des plaques d’immatriculation.
Enfin,
Google a décidé de procéder à
l’anonymisation adresses IP associées aux requêtes
dans un premier temps, fin 2007, au bout de 18 mois. En septembre
2008, la période a été ramenée à 9
mois.
De
réelles sources de préoccupation qui persistent
S’il
est nécéssaire de relativiser le tableau catastrophiste
dressés par certains, il n’en demeure pas moins que
Google occupe bien une position particulière dans le débat
sur la protection de la vie privée dans la société
numérique. Quatre sujets de préoccupation semblent à
prendre en considération.
Avec
une métier par nature international, Google tente d’inventer
un standard de protection de la vie privée adapté à
une activité en ligne menée à une échelle
mondiale. Ce standard en gestation est aujourd’hui moins
protecteur pour le citoyen que le cadre réglementaire européen
actuellement en vigueur.
Pour
se défendre, Google indique fréquemment que la
confiance de ses utilisateurs est le plus précieux de ses
actifs et que la société ne peut pas prendre le risque
de les décevoir au risque de les voir partir à la
concurrence. Cette thèse n’est pas forcément
valable pour un acteur hégémonique, voire
monopolistique.
Depuis
sa création il y a 10 ans, Google a fait preuve en permanence
d’initiative et d’innovations dans pratiquement tous les
domaines de l’économie numérique (messagerie,
espace de stockage, outils bureautique en ligne, vidéo en
ligne, cartographie, réseau social, navigateur, …). Un
des rares domaines où Google n’a pas lancé des
innovations décoiffantes est celui des technologies
protectrices des données personnelles (ou PETs - Privacy
Enhancing Technologies).
Le
modèle économique de Google, sa réussite
exemplaire, repose quasi-exclusivement sur le modèle
publicitaire, c’est-à-dire sur la commercialisation
d’audiences et/ou de profils. Par nature le métier de
Google consiste à exploiter des données à
caractère personnel.
En
conclusion, Google tente de désamorcer les critiques, parfois
infondées ou excessives, par des initiatives concrètes
mais aussi en expliquant qu’elle se considère comme
digne de confiance, de la même façon qu’un
ministère de l’intérieur se considère
toujours comme naturellement digne de confiance lorsqu’il met
en œuvre un fichier de police. La solution durable passera par
la mise en place par Google de dispositifs de protection des données
personnelles ne nécessitant pas d’avoir à lui
faire confiance.
Arnaud
Belleil
Arnaud
Belleil Directeur Associé de Cecurity.com, est spécialiste
des questions relatives à la protection des données
personnel. Co-fondateur et vice-président de l’AFCDP
(Association Française des Correspondants à la
protection des Données à caractère ¨Personnel),
il est l’auteur de e-Privacy paru en 2001 chez Dunod. Il a
récemment publié au Journal du Net un article
intitulé : « IE 8 contre Google Chrome :
premières impressions des avocats de la vie privée ».
Auteur : M. Arnaud BELLEIL Directeur Associé de Cecurity.com
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Source : Cecurity.com |
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